Les caractères sino-vietnamiens (vietnamien : Hán Nôm) désignent l'ensemble des caractères d'origine chinoise utilisés au Vietnam. Selon l'usage, ces signes peuvent être lus en vietnamien courant pour rendre des mots du parler local (chữ Nôm) ou selon leur lecture sino-vietnamienne classique (Hán-Việt). Certains caractères sont identiques à des sinogrammes employés en Chine ; d'autres ont été inventés au Vietnam ou modifiés localement pour transcrire des mots vietnamiens qui n'existaient pas en chinois.

Origine et histoire

Les caractères chinois ont été introduits au Vietnam à l'époque de l'annexion par la dynastie Han (111 av. J.-C.). Pendant des siècles, le chinois classique (Hán văn) est resté la langue de l'administration, de la littérature savante et des examens impériaux, même après l'indépendance politique obtenue en 939. Parallèlement, à partir du haut Moyen Âge, des lettrés vietnamiens ont développé un système d'écriture pour la langue vernaculaire : chữ Nôm. Ce système utilise des caractères chinois non modifiés, des caractères composés de parties signifiantes et phonétiques et des caractères inventés localement pour transcrire des éléments propres au vietnamien.

Chữ Hán vs chữ Nôm

Il convient de distinguer :

  • Chữ Hán : écriture en chinois classique, utilisée pour les documents officiels, la poésie savante et la jurisprudence ; les textes sont lus comme en chinois classique ou interprétés via des lectures sino-vietnamiennes.
  • Chữ Nôm : écriture vernaculaire destinée à rendre la langue vietnamienne ; elle a servi pour la poésie populaire, les chansons, la correspondance et même certains documents officiels locaux. L'oeuvre la plus célèbre écrite en Nôm est le Truyện Kiều de Nguyễn Du.

Lecture Han‑Viet (sino‑vietnamienne)

La lecture Han-Viet (sino-vietnamienne) est l'ensemble des prononciations vietnamiennes attribuées aux caractères d'origine chinoise. Ces lectures sont des emprunts historiques au chinois moyen (Middle Chinese) ou à ses états postérieurs et constituent une couche importante du vocabulaire savant moderne : de nombreux mots composés d'origine sino-vietnamienne sont encore couramment utilisés (par ex. học 學, giáo 教, dân 民, quốc 國, thủy 水, sơn 山, hỏa 火).

Contrairement à ce que suggère parfois une comparaison impropre, le Han‑Viet n'est pas un simple système de romanisation (comme le pinyin pour le mandarin) : il s'agit d'un ensemble de lectures historiques codifiées, assimilables — par leur fonction — aux lectures sino‑japonaises (on‑yomi) en japonais. Les correspondances phonétiques entre chinois et vietnamien présentent des régularités mais aussi des couches chronologiques distinctes et des variations régionales.

Les lectures Han‑Viet servent encore aujourd'hui pour :

  • la prononciation de noms sino‑vietnamiens et toponymes (ex. 阮 → Nguyễn, 陳 → Trần, 李 → ),
  • la formation de mots composés savants (ex. giáo sư = 教師),
  • l'étude et la lecture des textes classiques chinois en contexte vietnamien.

Caractéristiques du chữ Nôm

Le chữ Nôm utilise plusieurs procédés pour transcrire le vietnamien :

  • emploi direct de caractères chinois existants pour des mots vietnamiens de sens proche ;
  • création de caractères composés phono‑sémantiques (un radical donnant le sens + un élément indiquant la prononciation) ;
  • invention de caractères totalement nouveaux, parfois à partir d'éléments graphiques chinois mais avec une valeur strictement vietnamienne.

En pratique, l'orthographe Nôm n'a jamais été entièrement standardisée : on trouve de nombreuses variantes graphiques et des usages locaux. Cela complique la lecture et l'édition des textes anciens, et explique en partie l'intérêt des travaux modernes de normalisation et d'encodage informatique.

Passage à l'alphabet latin et conservation

À partir du XVIIe siècle, des missionnaires européens (notamment portugais puis français) développèrent un système de transcription latin du vietnamien qui donnera progressivement le quốc ngữ. Sous l'administration coloniale française et dans les réformes éducatives du XXe siècle, le quốc ngữ s'est diffusé et a remplacé massivement le Hán‑Nôm dans l'enseignement et l'administration. Au XXe siècle, l'usage des caractères traditionnels a décliné fortement, mais les textes en Hán‑Nôm ont été conservés dans des manuscrits, des inscriptions et des archives.

Encodage informatique et Unicode

Pour préserver et diffuser ce patrimoine, l'Institut Hán‑Nôm (Viện Hán Nôm), fondé à Hanoï en 1970, a rassemblé et étudié des milliers de documents écrits en caractères traditionnels. L'institut a soumis une liste de 19 981 caractères sino‑vietnamiens à Unicode afin de permettre leur encodage et leur traitement électronique. Cette proposition comprenait un ensemble dénommé « Nôm Ideographs » d'environ 9 299 caractères spécifiques au Nôm.

Suite à ces travaux et à la coopération internationale (via l'IRG — Ideographic Rapporteur Group et le Consortium Unicode), de nombreux caractères Nôm et sinogrammes vietnamiens ont été intégrés dans les divers blocs Unicode dédiés aux idéographes CJK (CJK Unified Ideographs et leurs extensions). Néanmoins, certains signes très rares ou variantes graphées restent encore l'objet d'études pour une identification et un encodage définitifs.

Pour afficher et saisir ces caractères, il existe aujourd'hui des polices couvrant les extensions CJK et des outils de transcription/entrée spécialisés. Les projets de numérisation et de dictionnaires électroniques (y compris des corpus en ligne de textes Hán‑Nôm) facilitent la recherche et l'apprentissage de ces scripts.

Ressources et usages modernes

Les études contemporaines sur le Hán‑Nôm couvrent plusieurs domaines : philologie, histoire, linguistique, généalogie et protection du patrimoine. Les chercheurs consultent les ouvrages classiques, les inscriptions sur stèles, les registres locaux et la littérature Nôm pour reconstruire la langue, la culture et la société vietnamiennes d'autrefois.

Pour le lecteur intéressé : la lecture des textes Hán‑Nôm requiert des connaissances en chinois classique, en phonétique historique et en lexicographie Nôm ; des dictionnaires spécialisés existent (dictionnaires han‑viet, dictionnaires Nôm) et les institutions culturelles vietnamiennes publient des corpus et des études. Malgré la prédominance du quốc ngữ, le Hán‑Nôm reste une clé essentielle pour comprendre l'histoire littéraire et administrative du Vietnam.