Vue d'ensemble

La scordatura désigne l'accordage volontaire des cordes d'un instrument différemment de l'accord standard. Mot italien signifiant « désaccordage » ou « autre accord », la pratique concerne le luth, la vihuela, la guitare, la viole, le violon, le violoncelle, la viola d’amore et d'autres instruments à cordes. Elle est employée pour obtenir des couleurs sonores nouvelles, tirer profit de résonances sympathiques, faciliter des doigtés complexes ou étendre la tessiture d'un instrument.

Principes acoustiques et effets sonores

Modifier la hauteur d'une corde modifie sa tension, son timbre et sa réponse au jeu de l'archet ou du plectre. Une corde relevée tendue produit une attaque plus brillante et un son plus concentré ; une corde abaissée renforce les harmoniques graves et favorise la résonance générale. La scordatura permet aussi d'obtenir des doublés ou accords impossibles avec un accordage standard, d'exploiter des notes ouvertes pour des résonances riches et de créer des effets de battement ou de couleur harmonique recherchés par le compositeur.

Notation et pratique de lecture

Quand une partition demande une scordatura, le compositeur ou l'éditeur indique généralement l'accordage des cordes au-dessus de la portée ou en en-tête. Deux conventions principales existent :

  • Notation « écrite » : la musique est notée comme si l'instrument était accordé normalement ; le musicien applique les doigtés habituels et produit des hauteurs différentes dues au nouvel accordage.
  • Notation « sonore » : la partition reproduit les hauteurs réellement entendues ; le soliste doit modifier ses doigtés ou transposer mentalement.

Les éditions historiques peuvent indiquer l'accord par une liste de notes, par des diagrammes de cordes ou par des remarques en tête de pièce. L'usage dépend de l'époque, de la tradition instrumentale et des choix pratiques de l'interprète.

Histoire et développement

La scordatura trouve ses racines dans les pratiques médiévales et renaissantes des luthistes et des joueurs de viole, qui multipliaient les accordages pour soutenir la polyphonie et les basses ouvertes. À l'époque baroque, la scordatura est devenue un moyen expressif important pour le violon : l’exemple le plus célèbre est celui des Sonates du Rosaire de Heinrich Biber (XVIIe siècle), qui exploitent des accordages variés pour chaque sonate et recherchent des effets symboliques et sonores. Par la suite, l'usage se raréfie en pratique courante mais reste employé ponctuellement par des compositeurs et des improvisateurs soucieux d'effets timbraux.

Exemples et applications pratiques

  • Baroque : œuvres de Heinrich Biber et d'autres compositeurs baroques montrant des accordages spécifiques pour obtenir des résonances et des doigtés impossibles autrement.
  • Guitare folk et populaire : accordages alternatifs courants tels que drop D, open G, open D ou DADGAD, très utilisés pour simplifier des formes d'accords, favoriser des basses ouvertes et créer des sonorités particulières.
  • Viola d’amore et instruments à cordes sympathiques : ces instruments utilisent souvent des accordages non standard pour aligner les cordes sympathiques sur la tonalité de la pièce.
  • Musique contemporaine : compositeurs et improvisateurs recourent à la scordatura pour obtenir des effets microtonaux, des glissandi particuliers et des textures sonores nouvelles.

Considérations techniques et limites

La scordatura exige des précautions : relever une corde au-delà d’une tension raisonnable risque sa rupture ; l'abaissement excessif peut modifier l'action, la tenue des cordes sur le manche et l'intonation. Il est parfois nécessaire d'utiliser un jeu de cordes différent (calibres plus lourds pour des accords plus bas), d'ajuster la hauteur du chevalet ou de vérifier la solidité des chevilles. En interprétation, le musicien doit prêter une attention accrue à l'oreille, à l'intonation et à la projection sonore.

Interprétation et transmission

La scordatura implique souvent une phase d'apprentissage spécifique : s'habituer aux nouvelles résonances, adapter le vibrato et l'attaque, et parfois reconstruire des repères visuels sur le manche. Les éditions modernes veillent à indiquer clairement l'accordage et la convention de notation employée, afin que l'interprète comprenne si la partition est « écrite » ou « sonore ».

Conclusion

La scordatura reste une ressource précieuse pour enrichir le langage des instruments à cordes, offrant des possibilités sonores et techniques non accessibles autrement. Qu'elle serve l'expressivité baroque, la simplicité d'accompagnement en musique populaire ou l'exploration timbrale en musique contemporaine, elle illustre la plasticité de l'instrument et la créativité des interprètes et compositeurs.